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nuit claire

 
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julien



Inscrit le: 31 Jan 2015
Messages: 315

MessagePosté le: 17/05/2015, 11:51    Sujet du message: nuit claire Répondre en citant

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« Je te présente Antoine. Antoine, Vincent. » 
  
Je salue cet Antoine qui la tient par la taille. Je sais maintenant qui est mon ennemi. Celui qui m’empêche d’aimer Claire comme je le voudrais, qui empêche que Claire m’aime comme elle le pourrait. Nous nous serrons la main comme de vieux amis. Connard. Tu salis une si belle fille. Je t’aurai. Je ne sais pas encore comment, mais je t’aurai. J’aime trop Claire pour te laisser me voler ma vie. 
             
Tous les amis de Claire sont là. Pour son anniversaire. Un feu est allumé sur la plage, phare dans la nuit, flammes déchirant l’obscurité. La sono couvre le chant des vagues. Je danse comme un dingue sur le sable, déjà quelques grammes d’alcool dans le sang, la fumée de plusieurs joints ayant transité par mes poumons. La musique m’aide : The Mercy Seat de Nick Cave. Mon esprit s’échappe. Claire. Vingt-deux ans aujourd’hui. Moi, quelques semaines de plus. Nous sommes en juillet et l’année universitaire est finie ; cette année où ma route a croisé celle de ses yeux couleur de ciel. Officiellement, elle et moi sommes d’excellents amis. Non qu’à aucun moment je n’aie pensé, au cours de ces derniers mois, à lui déclarer ma passion ; mais elle est avec ce type depuis longtemps déjà – alors que faire ? Si je l’avais rencontrée avant ce con, je suis sûr qu’elle m’aurait choisi. Curieusement, au début de l’année, Claire ne m’avait pas franchement tapé dans l’œil. Je me disais même : voilà le genre de filles qui justement n’est pas mon genre : pétasse. Certes, il ne m’avait pas échappé qu’elle avait une silhouette de mannequin et un visage tout sauf ingrat, mais bon. Et puis une nuit, en rentrant avec un ami d’une petite soirée chez elle, ce gars m’a dit à quel point il avait trouvé Claire sublime, avait été ébloui par tant de grâce et de charme. Ca m’a fait réfléchir, la voir d’un autre œil. On peut dire que c’est comme ça que je suis tombé amoureux – je veux dire raide dingue d’elle. Grande, élancée, des formes parfaites, le profil félin, des cheveux d’une couleur somptueuse et délicate que je serais incapable de définir (c’est dans les châtains clairs, mais énoncé comme ça c’est assez pitoyable et bien en dessous de ce qu’il faudrait en dire). Surtout, elle a cette voix que j’adore, légère et douce avec quelque chose de fragile dedans – comme elle d’ailleurs –, des intonations amusantes, enfantines, qui laissent transparaître son infinie gentillesse. Et puis tout ce ciel dans son regard, ou bien l’océan, mais pas celui des abysses, non, juste sous la surface, translucide, un peu d’eau saturée de soleil sur un tapis de sable clair.  
Parler d’elle me fait pleurer – du moins ce serait le cas si je n’étais pas ivre. J’ai envie de vomir. Claire, pourquoi est-ce que je t’aime autant ? 
             
J’observe la surface de l’eau. Les vagues brillent légèrement, quand elles montent et quand elles déferlent. J’ai l’impression qu’elles m’engloutissent. En fait j’aimerais bien. Mais dès que j’arrête de regarder, tout redevient comme avant. J’aime Claire, tellement que j’en crève. Et je ne suis pas venu pour rien. 
             
Je discute avec un type de la fac. Nous parlons de nos camarades restés là-bas loin de la mer, de nos projets pour ces vacances qui commencent. Moi je n’ai pas de projets, et surtout pas la tête à ça. Je brode comme je peux. Je donne le change. En fait, mes yeux quittent souvent le visage de mon interlocuteur pour se poser sur l’ombre de Claire qui danse tout près des vagues, pieds nus sur le sable. On croirait une déesse de la nuit, de l’océan et des grèves (d’ailleurs, je n’en connais aucune autre). 
  
Je me rappelle la première fois que je l’ai vue. J’avais l’impression qu’elle me draguait. Je me suis dit : « essaie toujours, tu as de l’espoir » ; j’étais à peine aimable avec elle. C’est ce qu’on appelle l’ironie du sort. Par la suite, on s’est plusieurs fois retrouvés côte à côte en amphi, et elle était vraiment très sympa avec moi. En fait, c’était la première personne qui me parlait avec gentillesse depuis la rentrée universitaire, et avec sincérité. Je me souviens aussi d’une soirée chez moi où elle s’était assise un peu à part. C’est ce soir-là que j’ai compris qu’elle était plus vulnérable que les autres, un peu perdue, qu’elle ne savait pas trop où elle en était. J’avais mis sur ma platine une chanson en rapport avec son prénom – mais elle ne l’a même pas remarqué. Peu de temps après, j’ai su qu’elle avait un compagnon (j’aurais dû m’en douter vu que les belles filles ne sont jamais seules, ou bien ne le restent jamais longtemps). Le drame. J’ai aussi compris peu à peu qu’elle avait été une adolescente révoltée et fragile. Ça m’a touché, parce que les idiots ne se sont jamais révoltés, ne se sont jamais sentis faibles de toute leur vie. Les gens à problèmes sont toujours dignes d’intérêt. Et quand il s’agit de surcroît d’une fille superbe, mon intérêt redouble. Mais à cette époque je ne l’aimais pas encore comme ensuite, comme maintenant. Non, c’est venu après, très bêtement, et j’ai déjà dit comment. 
             
Tout le monde danse sur la plage en une transe hypnotique. Ma tête me fait mal. Je fais semblant de m’éclater autant que les autres. Il faut avouer que ce que j’ai consommé dans la soirée m’y aide pas mal. Claire est immobile, environnée d’un brouillard bleuté au parfum familier. Elle fume, assise face à la mer, apparemment plongée dans ses songes. Je décide d’y plonger avec elle. J’approche. Elle sourit. Elle me sourit toujours, Claire ; elle m’aime beaucoup. Moi je l’aime tout court. Elle me tend son pétard, que je prends, se lève pour retourner danser. Elle me sourit en me laissant. On dirait la métaphore de tout le reste. 
  
Je fume couché sur le sable. Au-dessus de moi, la nuit, la lune. J’écoute Starpower de Sonic Youth avec comme ciel de lit les constellations : “close my eyes and think of you / everything turns black to blue...”. Impression de surplomber l’abîme originel. Que dire d’autre ? Je sauve les apparences. Beaucoup de mes amis sont là, mais ils m’emmerdent. Depuis que j’aime Claire je ne pense plus à mes amis. Heureusement que la musique est excellente : c’est la seule chose qui me console, un peu. 
  
J’ai surveillé Antoine toute la nuit. Qu’est-ce qu’elle lui trouve, bon sang ? Depuis le début de cette soirée, il a fait comme tous les autres : bu, fumé, raconté des conneries. Le voilà qui s’éloigne en titubant vers les rochers, pas très loin de là. 
  
Je l’ai suivi. Il est allé pisser à l’écart. Il est complètement bourré et défoncé, comme moi. Dans ces conditions un accident est vite arrivé. J’ai beau être ivre, je reste lucide ; je me rappelle la raison de ma présence ici. Je m’approche. Le pousser dans le vide, comme ça, d’un coup, sur les rochers. J’avance comme je peux. Il me tourne le dos. Mais il est plus costaud que moi, grand, carré, sportif : s’il résistait ? S’il m’envoyait, moi, valdinguer ? Ou pire, s’il gueulait et que du monde se ramène ?... Je lui parle, il se retourne. Je ne sais même pas ce que je lui ai dit. Il sourit comme un ivrogne en remontant sa braguette. Il me pose une question, je crois, je ne sais pas. Je n’entends pas ce qu’il me dit. Je crois que je pleure. Je m’approche encore, tout près. Il se marre. Il sort du shit, des feuilles et un briquet d’une poche de son jean. Visiblement, il veut nous en rouler un. Il est à ma portée, à ma merci. Je le pousse. Il se retrouve le cul par terre. Il ne comprend pas, rigole comme un débile, essaie de se relever. Je le frappe à coups de pied ; il me chope la jambe et l’agrippe. Il est fort, ce con. Je me débats comme un diable et le pousse tant que je peux vers le vide. Il se marre toujours. Ca me rend fou. Il ose rire quand moi je pleure. Il se fout de ma gueule. Alors à cet instant je perds le fil. Quelque chose se déchire. La réalité. Moi. Je n’entends plus rien, ne vois plus rien, ne sens plus rien. Le temps s’arrête.   
             
Quand je reviens à moi, ma jambe me fait énormément souffrir. Lui, je l’aperçois en contrebas, fracassé contre les rochers, immobile dans la clarté trouble de la lune. Aussitôt je me sens apaisé. Je perçois à nouveau nettement ce qui m’entoure. Les effets de l’alcool et de l’herbe se sont dissipés. La mer brille doucement devant moi. Il y a le bruit soyeux et lent des vagues, et le souffle du large qui m’enveloppe. La musique au loin, quelques éclats de rire par moments ; mais le vent étouffe tous ces sons. J’entends le rire de Claire. Nous voilà libres de nous aimer. Je reconnais la mélodie : Perfect Day de Lou Reed. Une chanson sublime. Ces derniers temps je ne pouvais pas m’empêcher de penser à toi quand je l’écoutais. C’est pour toi que j’ai fait ça. Un simple faux pas. C’est triste, mais si vite arrivé. J’ai du mal à marcher : je boite atrocement. Ma jambe doit être cassée, ou pas loin de ça. Je me traîne quand même jusqu’à toi. Je sais que c’est la dernière fois que je souffre ; tout ira bien désormais. J’aperçois déjà ta silhouette. Tu danses dans la lumière des étoiles, tellement belle. J’essaie de crier ton nom, en vain : je suis trop faible, et puis il y a le vent, la musique, les vagues. Je t’aime, Claire. Et je sais que tu m’aimes aussi. Comment pourrait-il en être autrement ? Oublie ce con. C’est fini. Je t’en prie. Ferme les yeux. Pense à moi.  
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(kelig)



Inscrit le: 16 Avr 2015
Messages: 38

MessagePosté le: 17/05/2015, 15:40    Sujet du message: nuit claire Répondre en citant

Nouvelle belle, bien écrite, triste, romantique, sombre, noire.

Ensuite, sur le fond, des désirs et des illusions, de l'amour, ce qu'il en est de nos jours, où l'apparence prime, et l'ambivalence, et l'ambigüité, et des trop de séduction,  il y aurait tant à dire... Des fashion victim.
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julien



Inscrit le: 31 Jan 2015
Messages: 315

MessagePosté le: 18/05/2015, 15:39    Sujet du message: nuit claire Répondre en citant

Merci de ta lecture, et aussi pour ces épithètes.
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Gilles Laffay



Inscrit le: 26 Jan 2015
Messages: 437

MessagePosté le: 27/05/2015, 12:48    Sujet du message: sainte beuve Répondre en citant

peutetre il faut relire marivaux
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julien



Inscrit le: 31 Jan 2015
Messages: 315

MessagePosté le: 27/05/2015, 14:17    Sujet du message: nuit claire Répondre en citant

Sans doute. Il faut tjs relire les classiques.
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Gilles Laffay



Inscrit le: 26 Jan 2015
Messages: 437

MessagePosté le: 29/05/2015, 19:12    Sujet du message: sainte beuve Répondre en citant

relire? cela dit c assez bien vu sur la jalousie, la rivalité, en meme temps le trip a trois fonctionne bien peut etre que les allusions (la braguette baissée) manque de fresh


la fin me laisse sur ma faim, sceptique, enfin c une nouvelle interressante


marivaux, pour moi, plus développé aurait été et aussi dans le style épuré plus le bruit des vagues la sérénité




et une fin plus happy end avec un patin entre claire et vincent sous les étoiles et la lune qui brille sur le corps d'antoine rouge de sang exangue et cassé sur les rocher, lavé par la mer (romantisme de nuit)


il semble que ce texte au demerant bien mériterait plus enfin c assez réussi, le style vient pour moi les images pourtant ne restent pas assez précises


enfin c juste mon avis


(le bruit des vagues il me semble est l'id la plus interessante)
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julien



Inscrit le: 31 Jan 2015
Messages: 315

MessagePosté le: 30/05/2015, 17:56    Sujet du message: nuit claire Répondre en citant

Merci pour tes critiques, que je trouve pertinentes. C'est un texte écrit en 99... que j'ai retravaillé un tout petit peu (en élaguant en général), mais je ne m'y replongerai pas pour le retravailler davantage. En fait, ça se terminait bien sur un patin (!) et j'ai supprimé cette dernière phrase pcq je trouvais "pense à moi" plus forte, plus dingue car abjecte.
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Gilles Laffay



Inscrit le: 26 Jan 2015
Messages: 437

MessagePosté le: 30/05/2015, 18:13    Sujet du message: msg Répondre en citant

oui je n'avais pas pensé a ça, pense à moi je suis d'accord, c'est abject


en meme temps, pourquoi pas pense a moi avec ta langue (c plus clair il me semble car dans pense a moi il y a un coté romantique qui ne correspond pas a ce que tu veux dire, enfin c mon avis)


pense a moi disait france galle, lorsque le dégout de la vie vient en toi


ou : tu penses a quoi


réponse je ne te le dirais pas


je ne sais pas je suis d'accord avec toi il y a encore dans ce texte des modifs a faire mais bon si tu le sens comme ca :-)


moa j'aurais fini par un patin bien glauque et puant qui dure des heures jusqu'a ce que les deux se lavent les dents en pensant : je te laisse passer mais tu n'utilise pas ma brosse a dents et puis romantique un des deux fume une cigarette en pensant a ce qu'il vient de se passer


enfin tu vois quoi, ne pense pas a moi


il faut que je relise ton texte qui est dans mon souvenir
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AntonellaAPorcelluzzi



Inscrit le: 20 Fév 2015
Messages: 237

MessagePosté le: 01/06/2015, 16:15    Sujet du message: nuit claire Répondre en citant

intéressante cette discussion
la prose se prête à ces discussions de style
plus que la poésie, je trouve, qui reste plus arbitraire

en fin il me semble

tu me confirmes que "perfect day" est une chanson
à haut niveau dramatique
_________________
aynil
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julien



Inscrit le: 31 Jan 2015
Messages: 315

MessagePosté le: 01/06/2015, 17:04    Sujet du message: nuit claire Répondre en citant

à Gilles : je pensais jouer justement sur cette ambiguïté abject / romantique avec "pense à moi". Ceci dit, "Pense à moi. Pense à moi avec ta langue", ça me paraît pas mal non plus !
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:01    Sujet du message: nuit claire

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